LE THEATRE AUX ARMEES de SAIGON

Article écrit et vécu par Henri Darre

Artistes, acteurs, chanteurs, comiques, illusionnistes, musiciens, nous étions, en 1947 une cinquantaine d’hommes et de femmes, dans ce Théâtre du 32 de la rue Taberd à Saïgon.
Nous vivions dans les loges situées tout autour intérieur du théâtre tandis que sous la scène et dans les dépendances, vivaient une bonne centaine de Vietnamiens, qui étaient là pour le nettoyage du théâtre et aussi, en tant que serviteurs pour chacun d’entre nous.

Les séances théâtrales ou de music-hall étaient réservées pour les militaires et, parfois devenaient mixtes, c’est à dire ouvertes aux Vietnamiens.

Je me souviens que notre directeur, le Capitaine Saron, ami intime d’André Roussin, avait obtenu de cet auteur que sa pièce « La petite Hutte » soit produite à Saïgon avant même de l’être à Paris.

Mes talents de musicien m’ayant amené, fin 1947, dans l’orchestre de ce théâtre, nous avions mes camarades et moi, l’opportunité de nous produire à Radio-Saïgon, contrôlée par l’armée Française et aussi, dans différentes boîtes de la ville et, particulièrement , rue Catinat, rue principale de Saïgon, ce qui était aussi à nos risques et périls, étant donné la guérilla permanente existante . En effet, les commerçants de la ville qui n’avaient pas souscrit au soutien concret et continu des armées du Vietminh, devaient s’attendre à des représailles sévères, des jets de grenades ou de coktails molotov… une situation à peu près semblable à celle de Bagdad aujourd’hui…

C’est ainsi qu’il nous arriva, à mon collègue Mammie, guitariste Antillais et à moi-même batteur, de voir rouler plusieurs grenades, devant nous, sur une piste de danse … par bonheur, mon guitariste avait le dos tellement large , qu’il m’a permis de me dissimuler sans risque, alors que mon pauvre Mammie avait, lui, écopé d’une multitude d’ éclats …. par contre, sur la piste, plusieurs vietnamiens et vietnamiennes y avaient laissé leur vie.

Il m’est arrivé de remplacer, pendant plusieurs semaines, un membre d’un l’orchestre Argentin, dans la boîte de nuit la plus importante de Saïgon, « Le Chalet », située sur la route de Cholon , tenue par un Français. Cette boîte de nuit sélecte, ne recevait que la haute volée de Saïgon et de Cholon, allant depuis les officiers supérieurs de l’armée Française aux gros commerçants Chinois de Cholon…et, comme par hasard, en cet endroit, malgré la situation explosive, le danger était à peine perceptible, l’armée Vietminh trouvant certainement une aide tangible parmi les citoyens de cette ville à majorité Chinoise.

A noter que « Le Chalet » Cholon avait également une filiale « Le chalet Catinat », situé rue Catinat, qui était un cabaret où se produisait, en cette période, notre bien connu et regretté accordéoniste « Aimable » avec qui j’ai eu le plaisir de jouer plusieurs fois.


En dehors des heures de répétition, nous nous produisions, avec mon ami Jacques Lavier , dit « Jak Reval » à Radio Saïgon, dans un duo comique, exprimé dans notre patois Solognot, puisqu’il était lui-même de Marcilly-en-Villette et moi de Romorantin ; cet étalage de blagues , de rigolade et de dérision étant destiné à détendre les troupes.

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Lorsque le nouveau Gouverneur Général d’Indochine Pignon fut invité par Norodom Shianouk, Roi du Cambodge, l’orchestre du Théâtre Aux Armées fut pressenti pour animer les festivités, pendant une semaine au Palais du Roi à Phnom Penh.

Enfin, mi-1948, la situation devenant critique à Saïgon et, faute de renforts, certains services, dont le Théâtre Aux Armées, furent dissous , et leurs membres envoyés en unité combattante…. Pour moi, ce fut provisoirement, le Cinéma Aux Armées d’abord et ensuite le commando du 2ème B.M.E.O., dans le Delta du Mékong et, pour Lavier, le nord de l’Indochine…… je n’ai plus jamais eu de nouvelles de lui.

Ce théâtre Aux Armées, je suis heureux de le faire revivre un peu, ayant constaté que plus rien n’existe le concernant et, ceci même au sein des archives actuelles de l’Armée Française…

Ce Théâtre qui, en son temps, a eu son utilité, aura été oublié comme beaucoup d’autres, dans cette sale guerre d’Indo…

Je serais heureux si un rescapé de ce Théâtre se manifestait un jour en me contactant...