«Couper l'approvisionnement en pétrole de
Hitler», tel était l'objectif simple qui motiva les raids
sur Ploesti. La réalisation de cet objectif entraîna les
Américains dans ce qui fut peut-être la campagne aérienne
la plus dramatique de toute la guerre.
Privée du pétrole d'outre-mer pendant toute
la Seconde Guerre mondiale, l'Allemagne devint largement dépendante
de la production des champs pétrolifères roumains après
son attaque contre l'U.R.S.S. en juin 1941. Aussi le vaste complexe de
raffinage de Ploesti, qui couvrait quelque 60 % des besoins des forces
du Reich, ne tarda-t-il pas à attirer l'attention des stratèges
alliés.
C'est seulement en juin 1942 - en faisant passer par
le Moyen-Orient des bombardiers Consolidated B-24D - que l'on put disposer
d'appareils dont le rayon d'action fut suffisant pour atteindre Ploesti.
Treize d'entre eux prirent l'air dans la nuit du 11 au 12 juin, au départ
de Fayid (Égypte), n'emportant que des charges très légères.
En raison des mauvaises conditions météorologiques régnant
sur la Roumanie, peu de bombes atteignirent leur objectif, et il n'en
résulta que des dégâts assez légers. Les bombardiers
ne rencontrèrent aucune opposition, mais six appareils durent faire
des atterrissages forcés en Turquie et en Syrie. A part confirmer
la capacité des B-24 à couvrir cette distance, le raid ne
servit qu'à mettre en garde les Allemands, qui déployèrent
aussitôt dans le secteur d'importantes forces de Flak et de chasse.
Cet échec ne découragea pas les Américains,
qui, un an plus tard, montèrent un grand raid mettant en ceuvre
cinq Groups de B-24 volant à basse altitude. Deux de ces Groups
seulement, le 98th et le 376th Bomb Groups (Heavy), étant alors
opérationnels en Afrique du Nord, trois autres unités (les
44th, 93rd et 389th Bornb Groups) furent transférées du
Royaume-Uni à Benghazi (Libye), d'où le raid, baptisé
en code « Tidal Wave », devait être lancé. Au
total, 179 bombardiers prirent l'air le le, août 1943 à l'aube,
cap sur Corfou. Deux appareils furent perdus dans des accidents peu après
le départ; l'un deux menant le 376th Group, sa perte provoqua une
confusion telle que trois Groups se trompèrent dans leur changement
de route.

Les B-24 piquent dans les flammes de la raffinerie.
Les bombardiers se dirigeaient maintenant vers la Roumanie
en deux formations, dont l'une se retrouva aux abords de Bucarest à
la suite d'une erreur de navigation. A la tête du 93rd Group, le
Colonel Addison Baker repéra les raffineries et fit tourner la
formation vers l'objectif. Perturbés par leur direction d'approche
et confrontés au feu nourri des défenses au sol, les pilotes
eurent du mal à identifier leurs objectifs et se contentèrent
de bombarder les cibles qui se présentaient. Quand arrivèrent
les B-24 des 44th, 98th et 389th Groups, ils trouvèrent des objectifs
masqués par une épaisse fumée noire et protégés
par la Flak. Les commandants des Groups firent preuve de beaucoup d'habileté
et de courage pour trouver et attaquer d'autres installations du complexe
visé, mais ils subirent de lourdes pertes : la Flak détruisit
7 des 16 appareils du 44th Group et 13 des 41 appareils du 98th Group.
De plus, au moment où les B-24 émergeaient du secteur en
flammes, ils furent assaillis par la chasse allemande qui les attendait,
et à la perte de 33 bombardiers abattus par la Flak vint s'ajouter
celle de 8 appareils atteints par les tirs des Messerschmitt Bf.109.
Malgré le déroulement confus de l'attaque,
les Alliés avaient pu détruire deux des principales unités
de raffinage de Ploesti, et huit mois furent nécessaires pour que
le complexe tourne de nouveau à plein rendement. Entre-temps, les
Alliés avaient progressé vers le nord de l'Italie et réduit
ainsi de moitié la distance séparant les bases susceptibles
d'accueillir les bombardiers de leurs objectifs. En dehors d'un certain
nombre de bombes qui tombèrent sur Ploesti lors de l'attaque de
gares de triage voisines, le 5 avril 1944, un nouveau raid fut planifié
contre les raffineries de pétrole le 18 mai 1944. Effectué
par 206 B-24 de la 15th Air Force, il infligea lui aussi de lourds dégâts
aux installations, malgré la mise en service par les Allemands
d'un système élaboré d'écrans de fumée.
Un changement de tactique, qui se traduisit par l'utilisation de quelque
70 chasseursbombardiers et chasseurs Lockheed P-38, se solda le 10 juin
par la perte de 24 appareils.

La réffinerie dévastée par le passage des bombardiers.
Entre le 5 avril et le 31 août, date à laquelle
Ploesti fut occupée par les Soviétiques, 19 attaques furent
effectuées par les B-17 et les B-24 de la 15th Air Force, qui,
en 5 479 sorties, larguèrent 13 685 t de bombes, pour la perte
de 223 appareils. Privée du pétrole de Ploesti, l'Allemagne
dut compter presque exclusivement sur la fabrication du pétrole
de synthèse, industrie qui allait figurer parmi les objectifs primordiaux
des bombardements alliés dans les huit derniers mois de la guerre.